Lecture de l'image

 "…  l'œil n'explore pas de la même façon une peinture et une photographie. Face à un tableau, le chemin que le regard parcourt est celui des formes colorées. Au contraire, une photographie sollicite d'abord le regard dans un travail de reconstruction des plans successifs de l'image. Parce qu'elle écrase ces plans successifs sur une surface à deux dimensions, toute photographie appelle d'abord à reconstituer leur succession. Pour cela, le regard doit entrer dans l'image photographique bien plus que dans l'image picturale. Alors que les formes d'une surface peinte peuvent être suivies par un regard qui reste extérieur à la toile, une photographie nous incite à reconstruire la place des objets dans la profondeur de l'espace représenté et celle du photographe au moment de sa prise de vue. Si peinture et photographie nous placent chacune à la fois « devant » et « dans » l'image, la première privilégie plutôt le premier de ces rapports alors que la seconde oblige absolument son spectateur à entrer « dans l'image ».

 

Mais cette caractéristique a aussi pour conséquence que la photographie, en déroutant le spectateur de ses repères habituels, libère son regard. Le spectateur d'une photographie n'est pas contraint de construire sa vision selon les lois de la perspective. C'est pourquoi une photographie s'anime différemment au fur et à mesure que l'œil la parcourt. Des regroupements se font, d'autres se défont. Selon la manière dont le regard effleure ou insiste, certains détails s'estompent tandis que d'autres se dessinent sous la loupe de l'attention. Des objets situés en avant de l'image peuvent par exemple s'effacer tandis que d'autres, pourtant situés dans le lointain, sont appelés par le regard au premier plan. Le rendu identique que la photographie impose aux différents objets présents sur l'image permet ces jeux. Ils sont eux-mêmes inséparables d'un autre trait essentiel de l'image photographique, qui est de rendre visible la continuité invisible du monde."

 

Serge Tisseron

Le mystère de la chambre claire – photographie et inconscient

La photographie, écran ou enveloppe du monde – p 118