Un hypothèse : le protocole esthétique

Dans la photo d’amateur, dans la photo d’auteur, l’intention esthétique me semble récurrente. L’amateur veut que ses photos soient « jolies ». L’auteur, même s’il s’en défend, apprécie d’avoir un style. A l’extrême il va faire d’une photo documentaire un « style documentaire » avec une esthétique propre.

 Quand on prend une photo, est-ce que nous ne projetons pas d’une « esthétique », une vision – cadrage, lumière, etc - sur le réel ?

 

L’esthétique est ainsi une vision projetée sur le monde. Le beau n’existe pas en soi mais résulte de la projection expressive de l’intention de l’artiste sur le monde. Le résultat : c’est « l’œuvre d’art ».

On n’est plus dans l’exploration simple du réel mais dans une expérimentation active du monde. Que devient-il si on projette dessus une intention forte matérialisée par un protocole esthétique ?

 Cette projection est très précise, systématique, organisée, en général, comme un protocole.

 

Le spectateur regarde cette œuvre d’art et perçoit, ou non, ce que l’auteur a projeté. Le spectateur peut projeter à son tour sa vision esthétique. On a alors un processus en abîme. L’ œuvre d’art devient multidimensionnelle.

La grande majorité du public projettera une vision commune, par paresse ou manque d’éducation. Il se formera la croyance en une esthétique universelle. (C’est un peu ce que dit Kant dans sa célèbre définition du Beau.)

 

Je prendrai deux exemples :

 

La photographe Lisa Sartorio

- La série Ici ou ailleurs : Le réel est passé. Il n’en reste que des photographies (mémoire). L’artiste va manipuler ces photographies, avec un protocole esthétique très concret. Elle transforme la matière même du support. La photo de Ground Zéro est transformée en un objet à l’esthétique exquise.

 - La série des gueules cassées : c’est explicite. Il s’agit de montage en sur-impression de motif floraux (esthétiques) sur des portraits de gueules cassées de la guerre de 14–18.

 L’artiste nous interpelle avec cette projection hyper esthétique sur des objets – souvenirs tragiques.

 

La photographe Valérie Belin

Chacune de ses séries a un traitement esthétique très particulier. Le thème récurent de toute sa production me semble être l’identité des gens ou des choses. Mais Valérie Belin n’explore pas le réel en utilisant la spécificité documentaire de la photographies. Elle projette à chaque fois une esthétique très puissante dans ses images qui vient surjouer l’identité de ce qu’elle photographie.