L'épuisement du réel

 

 

Les textes de Francis Ponge (La rage de l'expression, Le parti pris des choses).ou de Georges Perrec (La place Saint Sulpice - tentative d’épuisement d’un lieu) sont fascinants pour un photographe.

 

Perrec ou Ponge ont tenté et presque réussi l'impossible : donner un "quasi équivalent" du réel avec leur moyen d'expression : le langage, la littérature, la poésie.

 

N’est-ce pas un peu ce que l’on fait en prenant une photo ?

 

 

 

Pour un photographe l'idée est séduisante et semble à portée. Il suffit de prendre une photo, ou plusieurs, voire des quantités et on "épuisera" bien le sujet. Tout devrait être mis en boite. Et pourtant on reste sur sa faim. On n'obtient pas cet effet d'épuisement, ce moment ou tout est dit. Je pense que cela n'est pas possible en photographie, au sens ou l'entendait G. Perrec ou F. Ponge, une quête radicale et obstinée de l’essence des choses.

 

 

 

Une photo d'une huître, si réussie soit-elle, ne nous en dira jamais autant que Francis Ponge en quelques lignes.

 

 

 

L'huître

 

L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir : il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles : c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de

 

ronds blancs, d'une sorte de halos. A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords. Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s'orner.

 

 

 

La photo est un moyen mécanique, technique, d'expression. Ceci devrait être favorable à ce genre de projet. Mais elle est cantonnée à ne capter que l'extérieur des choses, leur enveloppe réfléchissante. le contenant. Le contenu lui est presque inaccessible. Pour épuiser le sujet il faut pouvoir rendre compte du contenant et du contenu. La photo reste le reflet d'un instant, une trace. Elle nous dit que "ça a été". (Cf La chambre claire - Barthes). Elle n'est même pas une preuve d'existence.

 

C'est la nature profondément différente du langage par rapport à l'image qui est ici en jeu. Le langage peut  creuser le sujet, son contenu comme son contenant. Il peut nous dire l'expérience que l'on peut en avoir. Le langage a aussi un caractère performatif. L'énoncé accomplit ce qu'il énonce. C'est un peu magique.

 

 

 

Que cela ne nous empêche pas de faire le tour d'un sujet en photo. Mais en sachant que cela n'a rien de définitif et d'absolu et que, si un autre photographe passe par là, on aura autre chose.