La spontanéité en photographie

 

Ce sujet fait suite à une remarque formulée sur un forum. Quelqu’un me reprochait de manquer de spontanéité dans mes photos, d’être trop intellectuel dans mes intentions. (Il s’agissait d’un « troll » mal intentionné, mais j’ai trouvé ce sujet intéressant.)

 

 

 

Qu’est-ce que la spontanéité en photo ? Y a-t-il une photo spontanée ?

 

 

 

Au préalable, revoyons la définition de ce qui est spontané,de la spontanéité.

 

On qualifie de spontané ce qui se fait de façon naturelle, sans arrière pensée. C’est ce qui s’accomplit de lui même, sans avoir été sollicité. C’est un comportement non réfléchi, sans calcul. Se dit de quelqu’un qui s’exprime sans détour, qui obéit à sa première impulsion.

 

Dans le domaine artistique cela s’oppose à ce qui est fait laborieusement, conçu et médité, minutieusement exécuté.( cf l’action painting J. Pollock par exemple)

 

 

 

D’emblée il me semble que la photo de famille et la photo souvenir sont les genres les plus spontanés par excellence. C’est une pratique naturelle, sans détour, qui ne cherche pas la pose. On est est proche de la photo sociale, de la photo mémorielle.

 

Le genre de photo qui nous intéresse ici est plutôt la photo d’expression personnelle, artistique. Dans ce cas la spontanéité semble s’opposer à l’idée d’une intention forte du photographe.

 

La mode actuelle est à la série photographique. On demande au photographe d’avoir un projet. Très concrètement un photographe qui souhaite montrer ses images doit impérativement les accompagner d’un texte sur ses intentions, sur sa démarche, au-delà de la simple légende. Il doit faire preuve de cohérence, de volonté consciente de faire, avoir un discours voire un message. Ou bien il doit nous transmettre une expérience, un partage au travers de toutes ses photos. Mais alors nous sommes loin de la simple spontanéité. (Je pense que cela vient surtout des galeristes, des critiques, au marché de l’Art qui veulent s’assurer à bon compte qu’ils ont des gens pouvant faire carrière un certains temps dans la photographie.)

 

 

 

Y a-t-il des photographes reconnus que l’on pourrait qualifier de spontanés ? Cela nous donnerait des exemples. Il me semble qu’ils ne sont pas les plus nombreux. Personnellement je retiendrai les photographes suivants :

 

 

 

André Kertész

 

Jean Christophe Béchet le présente ainsi dans son livre « Influences » :

 

« En parcourant l’œuvre abondante d’André Kertész, on est à la fois frappé par sa diversité et par sa cohérence. Celui qui a toujours voulu garder la frcheur des regards amateurs fut le père de toute une génération de photographes, dont Brassai et Henri Cartier-Bresson. »

 

Dans ses photos on ne retrouve pas de systématisme, pas d ‘esprit de série, bien qu’il soit l’auteur d’une des séries les plus connues : les Distorsions. Cela ne l’empêche pas d’avoir un style particulier bien reconnaissable. Spontanéité et style ne sont pas contradictoire en photographie.

 

Et plus loin :

 

« Kertész incarne la photographie libre et jubilatoire. Son regard est une leçon d’intelligence visuelle. Tout passe par l’œil . Un « œil absolu » comme on dit d’un musicien qu’il a l’oreille absolue. Le discours est inutile : « je fais des photographies c’est tout » confiait-il avant d’ajouter « mon anglais est mauvais. Mon français est mauvais. La photographie est ma seule langue. »

 

 

 

Saul Leiter

 

Il pouvait photographier « n’importe quoi », des choses de la rue, du quotidien,mais faire aussi des photo dans son intimité. Ses compositions paraissent très spontanées, voire maladroites à première vue. Mais quand on examine ses cadrages attentivement on perçoit leur grande originalité. Il fut un des pionniers de la photo en couleurs. La couleur est naturelle. Le N&B est déjà un parti pris. Saul Leiter était aussi peintre. Il mena une carrière professionnelle de photographe de mode, un genre très pensé, prémédité. Il s ‘est refusé longtemps à montrer ses photos personnelles et à faire un parcours artistique.

 

 

 

Anders Petersen

 

Ce photographe suédois s’est fait connaître par un long reportage en immersion dans un bar populaire de Hambourg. Il photographie en symbiose les clients, souvent marginaux.

 

J;C ; Béchet nous dit qu’il revendique cette proximité, même s’il avoue parfois perdre le contrôle : « Pour que la photo soit bonne, il faut toujours avoir un pied dedans et un pied dehors. Mon problème, c’est que je finis toujours avec les deux pieds dedans. »

 

Est ce que la spontanéité doit aller jusqu’à une certaine participation du photographe à ce qu’il photographie ? Probablement pour tout ce que relève de la photo de l’intime.

 

 

 

Garry Winogrand

 

Il est sans doute plus connu pour sa phrase « je photographie pour découvrir à quoi ressemblent les choses une fois photographiées ». Il est le modèle du photographe compulsif. Il a photographié tout et sans arrêt dans la rue américaine des années 1950 60. 30 000 tirages, 25 000 planches contacts 36 poses, 45 000 diapositives.

 

J.C ; Béchet nous dit :  « Il a toujours refusé d’analyser, d’expliquer, de théoriser. Il n’a pas le temps, il photographie sans cesse. »

 

Il nous apprend une spontanéité nouvelle et une disponibilité face aux surprises du réel. Concrètement son exemple nous incite à déclencher d’abord et à penser ensuite.

 

 

 

Y a-t-il des exemples de photographie non spontanée. C’est le cas le plus fréquent me semble-t-il. Derrière toute photographie se cache généralement une intention, consciente ou pas. Je ne développerai donc pas. La spontanéité sous entend l’absence d’intention, de projet. C’est un peu son aspect négatif.

 

Songeons simplement au voyage photographique que Henri Cartier-Bresson et Walker Evans ont effectué ensembles au USA...

 

 

 

Parlons un peu technique :

 

Avec la photo numérique tous les photographes sont confrontés à l’utilisation des moyens de post traitement. Là aussi se pose la question de la spontanéité. Tout les rendus sont possibles. Faut-il en jouer ? Quand faut-il s’arrêter de « tirer sur les curseurs ». Ceci n’est pas nouveau. Mais les choix possibles en argentique étaient plus ou moins imposés et bien plus limités, plus spontanés en quelque sorte.

 

Le choix de l’appareil photographique n’est pas innocent. Un appareil grand format, une chambre, par les compétences technique qu’il réclame, ne favorise pas la photo spontanée, immédiate.

 

 

 

Pour le spectateur le problème de la spontanéité du regard se pose aussi. Habitué des expositions, amateur de livres photo, on finit par tout regarder en fonction de…, en référence à…. Spontanément, pour le coup, nous viennent des souvenirs, des réminiscences, des références à d’autres photos, d’autres photographes, avec le risque de catégoriser, de classer avant même d’avoir vu. Notre regard n’est plus vierge.

 

Récemment un ami critique d’art revient d’Arles et nous fait un compte rendu des expositions qu’il a vues. Il nous dit avoir apprécié particulièrement une expos de photos de chiens déguisés. Il dit avoir voulu retrouver un regard ordinaire et spontané, comme les spectateurs qui on fait le succès de cette exposition. Pas un mot sur des monuments comme Robert Frank, Depardon ou sur quelques jeunes photographes émergents. Cela m’a un peu agacé sur le coup. Mais j’ai compris son ironie : La question de la spontanéité encore une fois.

 

 

 

J’ai déjà dit que pour moi la Culture c’est l’éducation des sens. On ne saurait donc s’en passer. Mais il faut aussi veiller à garder un regard curieux, à se laisser surprendre, accepter la nouveauté. En un mot avoir un regard libre, à défaut d’être neuf. Ceci vaut pour le photographe comme pour le spectateur. C’est cela la vrai spontanéité, qui n’exclue pas la réflexion et la culture.